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Le chat (1976)




Juillet 1976. Montréal. Jeux de la XXIe olympiade. Une petite gymnaste roumaine salue la foule, debout sur un tapis de sol. Pendant une trentaine de secondes, elle voltige entre deux barres de bois en narguant les lois de la gravité. Son atterrissage est parfait. Elle trouve même le moyen de sourire et s'éloigne du tapis bleu en gambadant comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé. Sous les yeux du monde entier, elle obtient une note parfaite. Dix. Nadia Comaneci, l'enfant à qui on ne donnait pour toute pitance qu'un œuf par jour, révélait à la métropole québécoise la possibilité de l'apesanteur. De cette impressionnante démonstration de grâce, de courage et d'agilité, l'Histoire allait surtout retenir son sourire, c'est-à-dire la chose pour laquelle elle ne s'était pas entraînée et qui lui venait naturellement. Aujourd'hui, si vous errez du côté du stade olympique de Montréal, vous trouverez un monument érigé à la mémoire des athlètes médaillés aux Jeux olympiques de Montréal. Vous ne pouvez pas le manquer. Il est juste à l'entrée du Biodôme. Vous chercherez le nom de Nadia parmi tous les autres noms. En levant les yeux, vous apercevrez aussi le drapeau de la Roumanie. Que je me souvienne de ça.

Cet été-là, la Société Radio-Canada avait modifié sa grille horaire pour nous permettre de regarder l'ange roumain voltiger sous les flashs des journalistes. En 1976, on donna à des milliers de petites Québécoises le nom de Nadia en souvenir du passage de la grâce à Montréal. En 1976, la sainteté était vêtue d'un maillot blanc orné de deux bandes latérales bleues. De l'autre côté de l'écran, à 450 kilomètres à l'est de Montréal, vautrés dans la chaleur d'une moquette à longs poils orange et jaune, ma sœur et moi regardions Nadia accomplir sous nos yeux des prouesses que nous allions répéter plus tard sur nos deux barres asymétriques personnelles : notre père et notre mère. Au commencement, donc, était ce petit chat roumain.

Que je vous dise encore que notre mère, la barre basse, aimait ses enfants, Elvis Presley et les chats; de ces derniers, elle eut un nombre impressionnant. Notre père, la barre haute, aimait ses enfants, Jacques Brel et les femmes; de ces dernières, il eut un nombre impressionnant. J'ai su très jeune que Love me tender et Ne me quitte pas n'étaient que deux versions différentes de la même chanson. Notre mère arrive à trouver l'intelligence dans les aboiements d'un chien. Notre père soupçonne la bêtise chez tout être vivant. Notre mère consulte les oracles pour connaître l'avenir. Notre père fait régulièrement table rase du passé. Contrairement à notre mère, notre père affectionne le conflit. Dans un village majoritairement fédéraliste, il hissait le drapeau fleurdelisé au bout d'un mât juste devant notre maison. Pendant la visite paroissiale, il attendait le prêtre de pied ferme, pour le chasser de la manière la plus insolente. Il essayait de faire pousser des tomates en Gaspésie. Dans la fiction espagnole, on l'aurait vu à dos d'âne, livrant un combat mortel à des moulins à vent. Ma mère conjugue au passé les verbes que mon père ne connaît qu'au futur. Mes parents représentaient, dans les années 1970, l'épitomé de toute la société québécoise. La sédentarité et le nomadisme. Le yin et le yang. L'un indissociable de l'autre, puis en alternance de l'autre. Ces barres asymétriques de hauteur différente, une fois scindées par la scie à chaîne du Tribunal de la famille, ne se rencontreraient plus jamais.
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